Guerre du vin et oenotourisme

Article from 16-06-2018

Le château Cicéron, villa romaine, dépendance de l’abbaye de Lagrasse au Moyen Âge, figure déjà sous ce nom sur les cartes de Cassini au XVIIe s. Il occupe une crête au-dessus de l’Orbieu près de Ribaute, entre pins, vignes et oliviers. Le calme - idéal pour un séjour œnotouristique - y règne, et il est difficile de s’imaginer être au cœur d’un territoire où l’histoire viticole du midi a connu certains de ses moments les plus dramatiques.

Entre 1970 et 1976, ce qu’on a appelé la guerre du vin s’est déroulé ici dans l’Aude, dans les Corbières, le Carcassès et le Minervois. Le début des années 70 voit en effet se combiner plusieurs causes qui affectent gravement la viticulture languedocienne au moment où celle-ci souhaite prendre le tournant de la qualité. Alors que les importations de vins d’Algérie cessent, celles de vins italiens prennent avec le Marché commun le relais ; les distillations de la production se multiplient ; les exploitations viticoles - qui ont vu en 15 ans leur nombre chuter de 40 % - sont endettées ; le choc pétrolier de 1973 sonne la fin des Trente « Glorieuses ».
Le vigneron, comme le dit le militant viticole Jean Huillet, devient souvent un travailleur à domicile, endetté pour payer ses machines, et employé par le Crédit Agricole et les négociants.

Les fils de la terre méridionale

L’esprit de révolte né en 1907 a flambé régulièrement tout au long des décennies du XXe siècle. Il s’accompagne ces années-là d’une singulière convergence des luttes associant acteurs viticoles (CGVM, CAV…), militantismes occitan, républicain et socialiste, ainsi que le mouvement VVAP - Volem viure al païs, créé en 1974 pour soutenir la candidature de Robert Laffont aux élections présidentielles. Les vignerons et les « fils de la terre méridionale » (comme disait Ernest Ferroul) sont rejoints par des étudiants de la Gauche Prolétarienne, des poètes et artistes comme Claude Marti, Claude Alrancq… Au-delà du prix du vin et de sa qualité, ce sont bien des choix de culture et de mode de vie qui sont en jeu.
La guerre du vin entre aussi en résonance avec les mouvements bretons et corses (Aléria, août 1975), l’épopée du Larzac, et ce qui dans le monde lutte contre les oppressions. Se succèdent négociations avortées, barrages, manifestations, journées villes mortes, et coups de main évoqués par exemple par Claude Marti dans sa chanson Les commandos de la nuit :
« Cramaran sus la nacionala
Los camions dels traficants
. »
A situation de blocage, risque de violences irrémédiables… Le coup d’arrêt viendra en effet, le 4 mars 1976, de la fusillade de Montredon, sur les coupables de laquelle le chanteur occitan La Sauze a une petite idée (Montredon, 1979) :
« Los copables per los trapar valdrià mélhor
Guitar cap a Paris, l’Eliseu, Matinhon...
»

Le foyer intellectuel local demeurera : autour de Benny Levy, le dernier secrétaire de Sartre, se créent à Lagrasse en 1979 les éditions Verdier, toujours actives aujourd’hui. Depuis 1995, des Banquets du Livre sont organisés trois fois par an à l'abbaye de Lagrasse.

Militants d’une autre modernité

Parmi les grands noms de cette guerre du vin - André Cazes, Jean-Pierre Laval, Emmanuel Maffre-Baugé… - arrêtons-nous sur celui de l’infatigable Jean Vialade, le « Lion des Corbières ». Né à Montlaur, vigneron ancré à Lagrasse entre vallée de l’Orbieu et gorges du Congouste, Jean Vialade était aussi le militant d’autres modernités. La Cave coopérative de Ribaute qu’il dirigeait fut la première cave coopérative européenne à vinifier en bio ; lui-même fut à la pointe pour ce qui est de la mise en bouteille et la vente au domaine, ainsi que pour l’export (pour commencer avec les Verts allemands). C’est d’ailleurs l’international que choisit sa fille Claude comme terrain de formation et d’activité. En 1995, Claude Vialade crée les Domaines Auriol et en assure, avec une énergie réfléchie, le développement considérable.

Aujourd’hui, dans le calme belvédère œnotouristique du Château Cicéron, dans le parc, dans une des chambres, ou au bord de la piscine, dans l’ancienne orangerie, il est difficile de deviner l’hyperactivité des Domaines Auriol, qui en tant que producteurs, vinificateurs de vignerons partenaires de l’Occitanie, négociants, sont à l’origine de 12 millions de bouteilles. « Ceux qui ne se battent pas disparaîtront », disait Jean Vialade. Ici, le combat pour l’avenir est ominiprésent : le bio, la biodynamie, les vins faibles en alcool… Le Jardin des Vignes Rares est un laboratoire à la recherche de la meilleur adéquation cépages-terroirs : sont entrés en scène des cépages « transpyrénéens », verdero, marselan, albariño…

Œnotourisme et roman national viticole occitan

Dans les années 70, le mouvement vigneron s’en prenait, parfois violemment, au tourisme. C’était le grand moment de développement du tourisme de masse et de l’aménagement du littoral. Michel Debré aurait dit : « plus vite auront disparu les vignes, plus vite s'installeront les grands ensembles touristiques ». L’objectif du gouvernement était de faire du rivage languedocien et de son arrière-pays « la cour de récréation de l’Europe » mais, comme dans la pièce Mort et résurrection de M. Occitania, le personnage éponyme ne voulait pas devenir « amuseur de touristes ».

C’est maintenant une des missions de l’œnotourisme que de faire connaître l’histoire qui, entre 1907 et nos jours, est celle du midi viticole. Les touristes curieux et cultivés méritent qu’on leur raconte le roman national viticole occitan. Cette connaissance de l’histoire n’est d’ailleurs inutile à personne : il ne faut surtout pas penser que le passé reste tout le temps dans le passé.

Dans la salle du Château Cicéron dédiée aux événements et aux dégustations des vins des domaines, un superbe tableau représente l’arrestation de Ferroul le 19 juin 1907 et raconte : « Le 19 à 5 heures moins un quart du matin le docteur Ferroul, maire démissionnaire de Narbonne, a été arrêté à son domicile. Les troupes composées d’un bataillon du 139 de ligne et de plusieurs escadrons de cuirassiers s’avancèrent ensuite et entourèrent la maison.
M. Ferroul ne consentit à sortir qu’à la condition d’être arrêté par des soldats et escorté non par des gendarmes, mais par les cuirassiers. Il monta en voiture et debout salua la foule des manifestants à qui il recommanda le calme à plusieurs reprises.
»

Son arrestation donna lieu durant deux jours à une manifestation monstre qui causa la mort de six personnes, une tragédie dont sortira notamment la définition légale du vin : « produit de la fermentation alcoolique du raisin frais ou du jus de raisin frais ».

 


Abréviations
CGVM : Confédération générale des vignerons du Midi
CAV : Comité d’Action Viticole

Site web du Château Cicéron
http://www.saint-auriol.com/fr/oenotourisme/oenotourisme

Lectures
Vendanges amères, Emmanuel Maffre-Baugé (1976)
Les luttes viticoles en Languedoc de 1970 à 1976, entre ruptures et continuités
Mémoire de Geneviève Abbé (2017)
http://dante.univ-tlse2.fr/4318/13/abbe_genevieve_M22017.pdf

Evénement
Jean Vialade fut à l’origine de ce qui se nomme aujourd’hui l’Université de la Vigne au Vin, créée en 2005, seule manifestation dans le Languedoc-Roussillon consacrée exclusivement à la réflexion sur la culture vigneronne et l’évolution de son marché
http://universitevignevin.fr

Films
Les deux documentaires Le Midi viticole de Yannick Séguier (2014)
http://lhistoireenspectacles.fr/lemidiviticole.html

La campagne de Cicéron, de Jacques Davila, tourné au château en 1989 (les décors ont bien changé !)

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