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Un cerveau dans mon vin

Article du 15-09-2011

 

Ceci est un livre de philosophie.

Voilà qui vous évitera de vous laisser surprendre, et de déclarer étourdiment la deuxième partie (« Donc je suis ») « par moment quelque peu ennuyeuse et par trop érudite » (1).

C’est par exemple à tête reposée et éveillée – et en la remettant dans son chapitre (« La signification du vin ») - qu’il faut lire la phrase suivante :

« Le discours sur le vin est en quelque sorte infondé car il ne décrit pas le vin, mais seulement son goût. Or les goûts ne sont pas des représentations des objets qui les possèdent. »

Histoire de dire que les quelques notations ci-dessous n'ont pas l'ambition de faire le tour de cet ouvrage de 190 pages… (2)

Roger Scruton, l'auteur, est entre autres philosophe, professeur à Oxford et à Wahington DC. Il est aussi musicologue et compositeur d’opéra.

Il est également anglais, ce qui est un métier pour un esprit original qui y met du sien.

Conservateur vif, du genre critique du progrès idiot (3), amoureux fou de la vie à la campagne, des chevaux et de la chasse, partisan du slow food, il est de ceux qui aiment les lieux, et goûte dans chaque verre de vin « le sol du lieu et, dans ce sol, une âme »…

Il porte une vision large de l’opposition à la globalisation : « nos ressources locales (…) sont ruinées par des processus causant des dommages dont personne ne prend la reponsabilité, et que personne n’est capable de réparer ».

C’est un défenseur absolu du vin. Les gens qui refusent d'en boire « envoient un message important : ils n’appartiennent pas à cette terre ».

Ce qui va le mieux avec le vin, c'est la pensée et la culture

 

Que le vin soit un produit culturel est reconnu.

Ce que Scruton avance est que c’est un produit uniquement culturel, qu’il est indissociable de la culture et qu’il est facteur de culture

La littérature et le vin sont ainsi « des manifestations différentes d’une même idée ».

De même le vin « n’est pas seulement un objet de plaisir , mais un objet de savoir » (et « le plaisir dépend du savoir »).

D’où aussi une méfiance pour les dégustations à l’aveugle.

Elles « supposent que le vin s’adresse exclusivement aux sens et que la connaissance n’a aucune place dans sa dégustation. Penser que l’on peut apprécier un vin uniquement à son goût et à son arôme revient à penser que l’on peut apprécier un poème chinois à ses sonorités sans connaître la langue. »

D’où un mépris pour la notation des vins « comme dans une compétition sportive ». Note-t-on la Huitième symphonie de Bruckner ?

Ivresse, nature et culture

Cette conception culturelle du vin éclaire même la problématique de l’ivresse.

L'axiome de base est que « le besoin d’alcool est profondément ancré en nous ».

Nous recherchons le changement qu'apporte le vin. Or, la transformation naturelle de notre âme par le vin n’est que la suite de la transformation entamée par le raisin depuis sa cueillette. Nous « dégustons un processus en cours ».

Les effets du vin sur la santé mentale s'avèrent négatifs « lorsqu’ils sont coupés du banquet de la culture, et positifs lorsqu’ils lui sont rattachés ».

L'abus de boisson, l'ivresse excessive, l'addiction ne peuvent venir que du fait que « les gens qui ont perdu leur culture compensent cette perte spirituelle par un substitut en bouteille. »

 

Travaux pratiques

Le vin accompagnant encore mieux la pensée que la nourriture, l’auteur propose des accords lectures – vins : par exemple du bordeaux avec Cicéron, six différentes bouteilles de cabernet franc avec Bacon... mais un verre d’eau (classée dans la catégorie des boissons qui ont un effet dépressif) avec Berkeley…

 

 

(1) dixit Jacques Berthomeau

(2) la première partie de l'ouvrage, "Je bois", largement autobiographique, est tout-à-fait lisible et enrichissante

(3) exemple trouvé dans une de ses chroniques journalistiques : « Quand les gens refusent d’abattre une cathédrale pour exploiter le charbon qui se trouve en-dessous, ou lorsqu’ils insistent pour conserver une ville du XVIIIème siècle alors qu’elle pourrait être transformée en parc industriel, ils créent des obstacles à la croissance économique. La plupart des formes d’amour sont des obstacles à la croissance économique. Loué soit Dieu pour les obstacles à la croissance économique »

 

Le site très intéressant de Roger Scruton : www.roger-scruton.com

 

Je bois donc je suis

Roger Scruton

l'autre pensée - Stock - 20 € - 290 pages

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