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A quoi servent les combats vignerons ?

Article du 20-08-2015

 

Mine de rien, le vin a ouvert ces dernières années des terrains nouveaux qui sont plus que le reflet de nos préoccupations contemporaines.

Nous y lisons six champs de bataille. Articulés entre eux. Cohérents. Approche kaléidoscopique.

Le vin d’avant

Le bio, la biodynamie, le vin orange, le vin en amphores... N’entrons pas ici dans les querelles de noms et de bannières, comprenons le rêve d’un vin durable, et d’en finir avec la vigne et le vin technologiques, souhaités comme une parenthèse historique. De faire renaître, avec Lydia et Claude Bourguignon, les sols. D’en finir avec le cercle vicieux de la chimie. D’en finir peut-être avec le soufre (même s’il est pour certains une victime trop facile, trop expiatoire).
Des cinéastes comme Jonathan Nossiter dans « Renaissance » et Guillaume Bodin dans « La Clef des Terroirs » ; Lilas Carité, Laurent Baraou, Monsieur Septime… dans leurs guides ; Pierre Guigui dans son Concours Amphore ; bien d’autres (Antonin Iommi-Amunategui, Isabelle Jomain, Sylvie Augereau…) dans leurs Salons des vins donnent les bonnes adresses. Le vin d’avant est un vin d’avenir.

Le vin paysan

D’artisan. D’auteur. Contre les vins du complexe agro-industriel et de la grande distribution, qui avancent si vite, malheureusement. A coup de rosé-pamplemousse, de vin-surimi, de foires aux vins, de packages décomplexés...
D’auteur, oui. Comme le dit Gérard Oberlé, « l'oeuvre d'un écrivain et celle d'un vigneron sont toutes deux l'aboutissement de savoirs ancestraux, de méditations, d'efforts, d'intuitions et de raffinements infinis » (« Itinéraires spiritueux »)
De ces vignerons, il y en a plein les pages de, par exemple, « Le petit Lapaque des vins de copains » de Sébastien Lapaque.
On est dans la ligne de Sylvia Pérez-Vitoria (« La Riposte des Paysans », 2010) : rationalité écologique, savoir-faire locaux, retour à la vie des domaines, vendanges à la main…

Le vin culturel

Au-delà du produit de consommation. Du bar à vins branché. Des dégustations et de leur phraséologie courte. Son rôle comme fruit d’une civilisation, et de porte ouverte sur la culture. Nous ne parlons pas là des événements culturels qui agrémentent les domaines d’un oenotourisme de bon aloi : jazz dans les vignes, expositions dans les caveaux, théâtre sur les coteaux…
Nous parlons d’un vin plein d’histoires - de story-telling - à ras bord. Partout, de plus en plus, on demande à ouvrir ce grand livre de « culture générale » qu’est le vin.
C’est sans doute, le meilleur rempart contre la simple assimilation du vin à une boisson alcoolique, sponsorisée par les fonds publics, et qui fait, exception paradoxale, échapper la France au « respect que partout dans le monde on porte au vin » (Jean-Robert Pitte).
Ce vin dont on ne parlait plus, celui dont regorgent nos musées, nos bibliothèques, nos bâtiments civils ou religieux… insuffisamment valorisé aujourd’hui par nos universitaires.
Il y a là un mouvement qui rejoint tous ceux de la protection, de la conservation et de la valorisation de nos héritages. Aujourd’hui bousillés par le pognon et l’inculture.

Le vin de lieu, de territoire

Cher à Jacques Puisais (« Au fond du verre, je veux retrouver le paysage du lieu ») et à Jacky Rigaux (« La dégustation géosensorielle »). Qu’on aimerait appeler « vin de pays » si l’expression, un peu négative, n’était pas si ancrée dans l’histoire de nos appellations et dénominations ; ou de « terroir », si le mot n’était pas déjà, au mieux employé par les oenophiles, au pire détourné par la publicité.
Les vins de lieu sont l’expression d’une riche histoire politique, économique, sociale, culturelle. De la culture et des traditions locales qui se dégustent. L’authenticité contre la globalisation.
On se souvient que nous avons tous - tous - des ancêtres vignerons. Ici, on renoue avec sa fierté viticole en relisant la saga régionale (Biterrois). Là, on reconstruit des vignobles disparus (les vins de Giono en Trièves). Plus loin, on sauve in extremis les rancios secs (Roussillon). Dans tel vignoble, on signe des chartes paysagères. Plus loin, on réussit son examen de passage au patrimoine de l’humanité.
Mais l’âme du lieu, c’est aussi la visite aux vignerons, le circuit-court. Quel vin ne gagne pas à être vu et bu près de son lieu naissance ? Et la visite aux bistrots du coin comme Pierrick Bourgault aime à les vivre. Et aux paysages, qu’on évitera de saccager avec des éoliennes.
Ce combat-là rejoint celui de notre économie touristique, qu’il ne faut pas considérer comme gagné. Les emplois touristiques ne se délocalisent pas. Les touristes, si. C’est même le job du touriste, de se délocaliser.

Le vin de la diversité

Echapper au sort de la tomate. Au goût international. "L'immense diversité des vins français mérite d'être défendue précieusement contre une modernité qui engendre des produits sans âme", écrit un voyageur américain (Robert Camuto, «Un Américain dans les vignes »).
Volonté de maintenir la biodiversité, la vie dans sa diversité. Dans sa complexité.
Exemple, l’intérêt pour les cépages rares, anciens, oubliés, se manifeste depuis une petite dizaine d’années.
Les mouvements se multiplient, ce qui est sympa puisque l’on sait que d’ici une quinzaine d’années, tous les vignobles rares auront, si on ne les retrouve pas au coin d’une pergola, le long d’un vieux mur, disparu.
Les Rencontres des Cépages Modestes, Wine Mosaïc, le Centre d’Ampélographie Alpine autour du chercheur Pierre Galet, le prochain Salon Rare, de nombreuses associations locales… se battent chaque jour. La viticulture héroïque de montagne ou de forte pente lutte pour sa survie. Les boucliers se lèvent pour défendre l’avenir du Conservatoire de Cépages de Vassal dans l’Hérault.
La reconnaissance de notre curiosité pour l’expression infiniment diverse et la complexité des vins va à l’encontre de la vague universelle de standardisation. Mais aussi, à bien y réfléchir, contre « cette vulgarité nouvelle qui porte à tout classer ou, pire encore, à tout noter » (Rémi Krug, « Carnets de Champagne »), et donc à exclure…

Le vin dans ses mystères

Le vin est un objet philosophique et un bien spirituel, confie Bruno Quenioux. Les vignes ne sont que « la partie émergée d’un mystère qui nous dépasse » ajoute Pierre Veillet (« Le vin Leçon de choses »).
La science n’épuise pas les mystères du vin. Ca tombe bien, l’homme est irrésistiblement attiré par l’incompréhensible, ce qui peut contribuer à expliquer l’extension phénoménale - et aujourd’hui méconnue - du culte dionysiaque dans l’antiquité tardive.
La science n’épuise pas les mystères du vin. D’où les débats sur la minéralité, l’expression des géologies dans le vin, la musique dans les vignes, la biodynamie… Et l’ivresse donc… dans laquelle notre esprit poursuit le processus de transformation entamé par le raisin depuis sa naissance, depuis sa cueillette. L’ivresse qui « nous libère provisoirement de ces rabat-joie que sont conscience, morale et raison » (Thierry Tahon, « Petite philosophie de l'amateur de vin »)…

* * *

Tout est politique. Tout est combat. Le vin, la vigne, les vignerons, donc. Qui sont la pointe, le fer de lance combattant de nos profondes préoccupations contemporaines, contre notre dépossession par l’agro-industriel, l’inculture, la globalisation, la standardisation, la rationalisation…

Et le vrai chic oenotouristique, c’est tout l’inverse ; le coude à coude et le face à face avec des gens, la découverte des histoires, la rencontre des lieux qui ont une âme, et la curiosité sans cesse renouvelée pour la complexité et les mystères du vin.

Dans notre verre se jouent bien des avenirs.


André Deyrieux

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